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Henri YERU

C'est vers l'âge de douze ans que je devins, malgré mon âge, un lecteur solitaire en bibliothèque d'une grande partie des pièces de Shakespeare. Au même âge, j'étais grâce à mon oncle un visiteur assidu du musée du Louvre. Peintre amateur du dimanche, il me fit découvrir 'Le Sacre de Napoléon' de David, dont il était le fervent admirateur. Sur le parcours, j'admirais les Chardin, Poussin, Lorrain, les Lenain, Georges de la Tour, Rembrandt, Vermeer, Zurbaran, Goya, Vinci et les Primitifs italiens.
Passionné de mime, j'imitais déjà devant mes petits camarades de vacances un peintre gestuel, agité, qui terminait sa toile en changeant son pinceau en épée. Sa toile devenait un adversaire imaginaire, ou pire, le théâtre imagé d'un duel intérieur.
Il m'est resté beaucoup de choses de cette période adolescente. 
 
Cette trame, on le verra, sera fondatrice de mon expression et de mon élan vital. C'est au cours d'un voyage de jeunesse en Norvège que je découvris en vitrine la reproduction d'une toile de Cézanne. Je demandais alors à ma mère de m'offrir deux livres l'un de Cézanne (l'Ex/time), l'autre de Bosch (l'Intime, l'Inconscient).
A partir de ce moment-là, mes maîtres en modernité furent Cézanne, van Gogh et Gauguin. Ils décideront et ancreront ma passion de peintre à venir et qui m'anime encore jusqu'aujourd'hui.
Malraux disait qu'un jeune artiste ne devient pas peintre en regardant un coucher de soleil mais en découvrant les œuvres de peintres qui l'ont précédé dans les musées. (Il disait aussi que l'art est un anti-destin.)
A partir de cet instant, la peinture n'était pas pour moi quelquechose d'anodin, de divertissant, mais un grave défi existentiel.
Dès mes premiers travaux, j'étais attiré par l'abstraction. Un critique, sensible à mes débuts, me conseilla de dessiner avant toute chose, ce que je fis, très attiré par les dessins qui ont trait au corps.
 
L'art abstrait n'est pas un « raccourci » de la réalité mais son bâti invisible, sa structure stylisée souvent symbolique. Ses formes architectoniques comme ses signes doivent leur légitimité, dès la naissance de l'Art, à Lascaux, placés là conjointement aux animaux représentés dans la caverne. Comme on a pu voir précédemment.
Il y a 25 000 ans, ces « figures inintelligibles » dont parle Georges Braille ouvrent à l'intelligence vers l'écriture, la géométrie et l'architecture. Dans mon travail, les traits, les signes, les plans sont nourris de rapports contrastés, d'affects transmis par des valeurs ou des couleurs qui passent par des points d'appui sensibles, soutiennent l'équilibre intérieur de l'oeuvre.
Créer, pour moi, c'est explorer la pulsion et la perception de la sensation, aller du champ sensoriel à l'espace psychique. J'ai en écho la phrase de René Char « Comment vivre sans inconnu devant soi ». Ma conviction après des années de pratique est qu'il ne saurait y avoir d'Art, d'esthétisme, sans éthique – ESTH/ETHIQUE d'où sans doute la verticalité de ma création.

Henri YERU

En-tête 3

HENRI YERU - Tout sauf un raccourci de la réalité.

 

« Après Beaubourg en 1977, la Biennale de Venise en 1980 ou encore le Musée d’art de Toulon en 2011, ce peintre gestuel toulonnais nous fait l’honneur de présenter ses dernières oeuvres à la Davelia Galerie.

Avec une carrière internationale, comment décider de quitter Paris pour Toulon ?
J’ai toujours été appelé par le sud. Le grand-père de ma femme avait participé au Sabordage du port de Toulon en tant que sous-marinier, cette histoire m’avait marquée. Je suis d’origine espagnole et à l’époque, je pars faire mon service militaire à Fréjus, alors je crapahute dans ses terres rouges, on se balade les jours de permission et je suis le plus heureux des hommes. Plus tard, nous venions en vacances dans le studio des parents de ma femme à la Coudoulière. Alors un jour, après un ras-le-bol de Paris et le besoin de prendre des risques, je descends à Toulon. J’y ai eu deux ateliers formidables, mais maintenant je travaille chez moi. Louis Imbert, un ami peintre m’a invité à son vernissage à la Davelia Galerie et j’ai rencontré David MacMillan. C’est quelqu’un de franc et direct avec qui on parle de politique, d’art. J’aime son humour et j’aime aussi l’idée qu’il s’acharne : ça fait cinq ans qu’il est là.

Pourquoi avez-vous choisi d’exposer vos œuvres en trois temps ?
Cela représente mon chemin pictural. J’avais trop de choses à montrer dans cet espace et beaucoup de travaux récents jamais encore exposés. Le premier chapitre "Du geste à la forme" expose ce rapport que j’entretiens avec la couleur et toute sa densité à Toulon. La deuxième partie "Matière, Mémoire, Mouvement" présente mon travail sur le corps en noir et blanc. J’ai commencé à travailler sur cette silhouette de femme en mouvement, car je suis sensible à tout ce qu’elles représentent dans notre société. Et enfin, "Mot pour Mot, Trait pour Trait" qui concerne mon lien avec la poésie. Ça a toujours été un moteur pour moi, le texte étoffe mon travail.

Dans votre journal, vous rappelez que l’art abstrait n’est pas un raccourci de la réalité et que la peinture a donné naissance à l’écriture, la géométrie et l’architecture. Que voulez-vous communiquer aujourd’hui avec un "art abstrait évolutif" ?
La peinture abstraite a quelque chose à dire, on a quitté le récit et l’image, mais c’est ce qui nous a fait rentrer dans la modernité. Je ne suis pas dans le divertissement et je ne veux pas rentrer dans des cases. J’ai eu de grosses difficultés dans mon enfance et arrive un jour cette phrase : "l’art est un anti-destin". C’est comme si Malraux me donnait le feu vert. Je pouvais faire quelque chose d’autre que mes parents. Au départ, je manquais d’expérience en dessin pour pouvoir improviser de façon gestuelle, les formes se cassaient la gueule. Puis j’ai appris en observant les équilibres, en canalisant ces forces pour trouver une forme, une structure. Quelque part, cette pulsion débouche sur une construction mentale. Mon abstraction n’est pas pure, contrairement à celle des années 50. Il faut faire des expériences, que ce soit vivant et pas rigide. En tant que peintre, je n’ai pas peur d’intégrer d’autres éléments que la peinture. Avant, pour mes grandes toiles, j’avais toujours l’impression de partir de rien. Puis je me suis rendu compte que la mémoire intervenait de façon inconsciente. Il y avait des liens entre mes photos et mes lavis, les rythmes étaient proches. Mon carnet de croquis, c’est la photographie.

Cité des Arts - septembre 2021

Septembre 2021

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